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CED | La Récolte de la Manne de Nicolas Poussin - Quand la peinture veut raconter des histoires | En savoir plus sur les Conférences de l'académie royale de peinture
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En savoir plus sur les Conférences de l'académie royale de peinture


On trouvera une section synthétique se rapportant aux conférences dans les notes d'enquêtes.

Nous aimerions simplement donner ici un exemple de choix scénaristique qu'il a été nécessaire d'opérer, en prenant le cas des Conférences de l'Académie royale de peinture, dont l'une des célèbres conférences porte sur la Récolte de la Manne. Pourquoi ne pas en avoir parlé dans le film ?

Des conférences "qui relèvent plutôt de l'exégèse que de la peinture"...

Les Conférences de l'Académie n'ont pas toujours été traitées avec beaucoup de tendresse : ainsi, dans la préface d'une des éditions des conférences, l'auteur, André Fontaine, explique : "En somme, nous avons le droit de juger la valeur des discussions académiques, et cette valeur, il faut l'avouer, est bien minime. On ergote sur des textes de la Bible, on fait de la scolastique, on touche à peine aux questions de pure esthétique, et on néglige sans cesse d'expliquer en quoi consiste le véritable mérite des tableaux dont on parle".

Plus particulièrement l'auteur s'étonne du sort fait aux oeuvres de Poussin dans certaines d'entre elles :

    * Le 5 novembre de la même année, Le Brun discourut sur un autre tableau de Poussin représentant les Israëlites qui recueillent la manne dans le désert . La discussion ne porta ni sur l'invention du sujet, ni sur la disposition, ni sur l'expression; mais on se demanda si le peintre s'était conformé scrupuleusement à la vérité de l'histoire, et Le Brun dut défendre Poussin qui s'en était sensiblement écarté. Car « M. Poussin, remarqua-t-on, n'a pas fait dans ce tableau une image assez ressemblante à ce qui se passa au désert, lorsque Dieu y fit tomber la manne, puisqu'il l'a représentée comme si c'eût été de jour et à la vue des Israélites, ce qui est contre le texte de l'Écriture, qui parle qu'ils la trouvaient le matin répandue aux environs du camp comme nne rosée qu'ils allaient ramasser". Le même contradicleur reprochait à Poussin d'avoir représenté ses personnages trop tristes et trop abattus; car, disait-il, "ce peuple avait déjà été secouru" par' des cailles. A cela Le Brun répondit avec esprit et subtilité "qu'il n'en est pas de la peinture comme de l'histoire, qu'un historien se fait entendre par un arrangement de paroles et une suite de discours qui forment une image des choses qu'il veut dire, et représente successivement une action qu'il lui plait. Mais le peintre n'alant qu'un instant dans lequel il doit prendre la chose qu'il veut figurer pour représenter ce qui s'est passé dans ce moment-là, il est quelquefois nécessaire qu'il joigne ensemble beaucoup d'incidents qui aient précédé... que c'est pour cela que M. Poussin voulant montrer comment la manne fut envoyée aux Israélites, il a cru qu'il ne suffisait pas de la représenter répandue à terre où des hommes et des femmes la recueillent, mais qu'il fallait, pour marquer la grandeur de ce miracle, faire voir en même temps l'état où le peuple Juif était alors... qu'il est vrai que le peuple avait déjà reçu une nourriture des cailles qui était tombée dans le camp; mais, comme il ne s'élait passé qu'une nuit, on peut dire qu'elles n'avaient pu donner si promptement une sanlé parfaite aux plus abattus... quoique dès le jour précédent Dieu eût promis au peuple par son prophète de lui donner de la viande le soir et du pain tous les matins, toutefois, comme ce peuple était en grand nombre et répandu dans une ample étendue de pays, il n'est pas hors d'apparence qu'il n'en eût plusieurs qui n'eussent pas encore appris la promesse qui leur avait élé faite." Il est étrange, en vérité, de penser que des
      peintres et des sculpteurs ayant à discuter sur la valeur d'une oeuvre incontestablement très belle, se soient altardés à de telles minuties qui n'avaient à peu près aucun rapport avec l'art proprement dit, et relevaient plutôt de l'exégèse que de la peinture.
    * Le 3 décembre 1667, Sébastien Bourdon ayant parlé des aveugles de Jericho, du Poussin, un débat s'éleva, non pour savoir si l'artiste avait rendu la scène avec la majesté, la simplicité, le charme que l'on était en droit d'attendre, mais pour établir si le miracle représenté était bien celui de Jéricho et non pas celui de Capharnaum. Car enfin le Christ guérit deux fois deux aveugles, et Poussin n'a pas spécifié lui-même lequel des deux miracles il a peint. On se chicana donc sur l'heure qu'il pouvait être dans les deux cas, sur l'aspect authentique des deux villes, et on finit par tomber d'accord que Poussin avait représenté les aveugles de Capharnaum et non ceux de Jéricho. Il y a bien à craindre que ce jour-là les étudiants n'aient pas fait, comme le désirait Colbert, de grands progrès dans la connaissance de leur art".

Ce que nous en avons retenu pour le film

Nous n'avions pas connaissance de ces dures critiques au moment de réaliser le film. Dans les premières versions du projet, il était clairement prévu de faire référence à ces Conférences pour traiter de la relation problématique entre le texte et l'image. Il était même prévu de donner un extrait de la réponse de le Brun. A force de retravailler le projet, il est toutefois apparu que cette question de la liberté de l'artiste par rapport au texte (et en somme de ce qu'on appelle la "licence") n'était pas absolument décisive, et en tout cas, n'était pas ce qui faisait spécifiquement la valeur du tableau de Poussin. Cette question de la licence aurait pu être abordée au travers d'autres oeuvres et nous ne voulions pas faire de cette grande oeuvre un prétexte. Vu la nécessité de renfermer le propos dans un format court, il a paru bien plus important de se situer sur un terrain plus esthétique et de tenter d'expliquer en quoi Poussin manifestait ici une conception particulière de la peinture et du plaisir qu'elle pouvait procurer. De plus, vu l'idée de s'adresser à un public large, les questions portant sur l'unité de temps ou le respect de l'histoire nous ont paru, en l'espèce, quelque peu accessoires : la plupart des auteurs traitant du classicisme montrent assez combien l'unité de temps est moins essentielle que la question de l'unité d'action ; et vu la révérence que la plupart d'entre nous avons perdue à l'égard des textes, la question de la liberté du peintre par rapport au texte n'est pas de nature à nous bouleverser. En outre, il fallait se demander si nous préférions donner une image des débats qui pouvaient agiter la critique au temps de Poussin ou si nous préférions souligner ce qui pourrait faire aimer le tableau et en faire comprendre la valeur au-delà de sa situation historique: nous avons clairement pris pour la seconde option, en nous concentrant sur les acquisitions ou conquêtes esthétiques que Poussin a pu démontrer au travers de cette oeuvres. Qu'on y ait parfaitement réussi ou non, c'est une autre question, mais c'est là un exemple du tri drastique qu'il est nécessaire d'opérer pour construire un film en se concentrant sur les seules questions qui semblent majeures. En revanche, il est tout aussi clair que les critiques citées plus haut pêchent également par leur excès, et c'est la raison pour laquelle on ne soulignera jamais assez l'intérêt d'aller lire directement les sources pour ne pas se faire une opinion tronquée de leur valeur. La conférence sur le tableau de la Manne est faite par le Brun et comporte à ce titre des développements tout à fait intéressants concernant la forme et la disposition du tableau. Cette conférence fait ainsi l'objet de commentaires modernes, beaucoup moins polémiques, et qui en soulignent davantage la valeur positive, en particulier sur la prise en compte de la lumière ou de la composition du tableau. C'est ce qu'on trrouvera dans un certain nombre de notes d'enquêtes ci-jointes.